Autour de la ville de Napoléon
Colloque international, 28,29,30 octobre 2004

- Ville planifiée, ville pacifiée
- De la ville napoléonienne au territoire colonial
- Le pouvoir représenté
- Perspectives étrangères
- Patrimonalisation, prospective

JY Clément - clementjy__ville-larochesuryon.fr 
Direction Histoire, Archives, Patrimoine

-

Plan général 1804 (plan Lamendé)  AN : F/14/10263/n° 4 - reproduit dans la revue 303 (PDLoire)
- extrait de la vue aérienne 18 juin 1998  (brochure 303 - Arts Recherches et Créations)
- Vue aérienne dans Encarta

- un plan actuel  pour les accros du pdf.... 
- Plans et archives d’une ville nouvelle, La Roche-sur-Yon, 1804-1870, présentés par Bénédicte Maldy et Henry Brunetière, 2001 - http://archives.vendee.fr/actualites/
- Napoléon et l'Europe, colloque 2001
- 3 photos : http://perso.wanadoo.fr/roger.leveque/galerie_photos%20Roche.htm
- Mairie : http://www.ville-larochesuryon.fr/

-

Résumés de quelques interventions :

La notion de ville neuve planifiée et l’historiographie de l’urbanisme
Pierre Pinon

L’histoire de l’urbanisme est née de diverses et successives préoccupations démontrer l’ancienneté des villes, reconnaître les enceintes successives et les extensions qu’elles marquent, comprendre l’origine et la formation des villes, fonder l’urbanisme comme discipline naissante.

L’opposition, ou la complémentarité, entre " villes spontanées " et " villes créées ", qui apparaît comme une notion fondamentale de l’histoire de l’urbanisme, s’est clairement imposée, en France, en 1936, avec la Géographie des villes de Pierre Lavedan, après quelques hésitations et confisions avec les plans " en échiquier " et les plans " radio-concentriques ", planifiés ou non (Qu’est-ce que l’urbanisme, 1926), Lavedan avouant alors que les genres d’origines et les types de plans pouvaient ne pas coïncider (Histoire de l’urbanisme. Antiquité et Moyen-Age, 1926). Ces catégories de " planifié " et de " spontané " ont-elles été inventées à ce moment où justement l’histoire de l’urbanisme apparaîtrait en France avec les travaux de Lavedan et de Marcel Poète (Introduction à l’urbanisme, 1929) ? Si elles sont assurément à l’origine de la volonté de compréhension des phénomènes urbains, cette origine remonte en fait bien plus haut dans le temps.

Dès le XVIe siècle, à la recherche de l’antiquité des villes, les humanistes prennent conscience du fait qu’il existait deux processus possibles pouvant expliquer les formes urbaines. D’Elie Vinet (1565) à Quatremère de Quincy (1832), ces deux notions constituent le fil conducteur de l’historiographie de l’urbanisme. Les pionniers de l’histoire moderne de l’urbanisme, à partir du milieu du XIXe siècle (Pierre Landry, Albert Lenoir, F. de Verneuilh, Léonce Reynaud), toujours s’appuient sur elles. De même, les débats portent sur leurs qualités respectives en faveur de la régularité des planifications jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, puis du pittoresque naturel des développements progressifs au XIXe siècle, jusqu’à ce que " l'urbanisme " quand le mot apparaît au début du XXe siècle, redécouvre les vertus de la planification, en même temps qu’il découvre l’urbanisme colonial grec ancien. Bien des questions se posent à propos des interférences de l’urbanisme et de son historiographie.

En révélant les origines de certaines catégories, l’historiographie leur assure-t-elle des fondements plus solides par leur ancienneté, ou au contraire les fragilise-t-elle par l’archaïsme de leur généalogie ? L’affirmation de L. Reynaud (Traité d’architecture, 1858), selon qui " le tracé des villes est oeuvre de temps plutôt que d’architecte " est-elle encore d’actualité ?


La Roche-sur-Yon et Pontivy: deux villes napoléoniennes ?
par Michaël Darin, professeur (histoire et cultures architecturales), Ecole d’Architecture de Versailles

Tous les auteurs qui s’intéressent à l’histoire de La Roche-sur-Yon soulignent l’importance de son emplacement au centre de la Vendée. En effet, le découpage de la France en départements, puis la création des préfectures, induisent de nouvelles représentations et donc de nouvelles centralités. En Vendée, en avril 1804, cette transformation prend une tournure discursive particulière sous la plume du général Gouvion qui propose de transférer le chef-lieu du département de Fontenay-le-Comte à La Roche-sur-Yon et de faire croiser dans cette ville plusieurs routes afin de " civiliser " un territoire resté jusqu’alors obscur, selon ses dires.

L’idée d’accorder à La Roche-sur-Yon un rang si élevé parmi les villes vendéennes a déjà été émise localement. Cette fois-ci, elle est rapidement traduite dans les faits quelques semaines après avoir été transmise à Napoléon, cette idée revient, le 25 mai 1804, sous la forme d’un décret décidant le transfert du chef lieu du département et spécifiant plusieurs autres mesures. Ce texte ne mentionne pas les notions ni de fondation ni de ville nouvelle. Ce sont les ingénieurs et le préfet qui désigneront vite le projet de "ville nouvelle à La Roche-sur-Yon ". A Pontivy, l’absence - au début - de notion de ville nouvelle est encore plus évidente puisque l’histoire de l’extension radicale de cette ville commence par deux arrêtés, signés le 17 septembre 1802, prononçant seulement la construction de quelques édifices militaires et civils. Ce n’est que deux ans plus tard que des plans plus ambitieux voient le jour dont le dernier est approuvé le 10mai 1805.

Le plan de Pontivy manie de manière judicieuse ville ancienne et quartier nouveau. C’est notamment l’axe central du plan d’extension qui lie les deux entités. Le plan de La Roche-sur-Yon, confectionné rapidement en juin-juillet 1804, est fondé, quant à lui, sur la route royale qui lie Les Sables-d’Olonnes et Saumur et qui contourne le bourg existant. Ici, le bourg ancien et la nouvelle trame sont entourés par une enceinte de forme bizarre qu’on nommera plus tard pentagone. Cette forme est probablement la simple résultante des deux orientations de la grande route qui forme un angle au nord du bourg pour le contourner.

L’idée cruciale dans l’histoire de ces deux villes est somme toute très simple : celle de les rebaptiser. A Pontivy, on attribue l’idée de Napoléonville au sous-préfet Chabrol. A La Roche-sur-Yon, Napoléon revient au préfet Merlet. C’est elle qui donne corps à la notion de "ville nouvelle A Pontivy, d’ailleurs, il semblerait que ce n’est qu’après l’adoption de la nouvelle appellation qu’on commence à dessiner les divers plans d’extension.

On est loin du récit d’Emile Gabory qui, dans son Napoléon et la Vendée, publié en 1914, consacre un chapitre à la " Fondation de La Roche-sur-Yon " ou il raconte que c'est Napoléon qui a choisi, "penché sur la carte de la Vendée la modeste ville de La Roche-sur-Yon" comme le futur chef lieu de ce département. En 1952, Pierre Lavedan reprend à son compte ce récit qui depuis a été abandonné. Pourtant, l’ambiguïté persiste. Ambiguïté quant au rôle réel de l’Empereur dans le devenir de ces deux villes et quant au supposé acte de leur fondation en tant que villes nouvelles. Cependant, ceci ne devrait pas nous empêcher - tout au contraire ! - d’apprécier le caractère particulier de ces deux plans d’extension radicale, uniques en leur genre parce que confectionnés au cours d’une période si exceptionnelle.


La place napoléonienne ou l’invention de la place civique
par Géraldine Texier-Rideau, architecte, doctorante en histoire de l’architecture, Ecole d’Architecture de Versailles-Université de Saint-Quentin-en-Yvelines

Si La Roche-sur-Yon et Pontivy - respectivement baptisées Napoléon et Napoléonville - offrent les expériences urbanistiques les plus prégnantes du régime napoléonien, ces territoires à pacifier ne prennent pourtant l’envergure programmée qu’à la fin du XIXe siècle. Avant même d’être envisagées comme des cités nouvelles, ces deux terrains d’expérimentation sont principalement destinés à accueillir, dans l’urgence, les pouvoirs civils - plus que militaires -représentatifs d’une société en mutation. L’expression de cette idée nouvelle se matérialise, non pas dans l’adoption d’un plan tramé relevant d’une tradition urbaine maintes fois éprouvée, mais à travers la disposition des édifices publics dans la trame, et plus encore le statut qu’ils acquièrent dans leur relation à l’espace public. Dans les projets adoptés par l’Empereur pour ces deux villes, c’est autour d’une place monumentale que se fixe cette représentation.

Pour autant, l’enjeu ne semble pas le même à La Roche-sur-Yon et à Pontivy. Si cette dernière reçoit les deux édifices les plus représentatifs (hôtel de ville-préfecture et tribunal-prisons) prévus par le décret des Consuls du 30 fructidor an X (17 septembre 1802), la place yonnaise, elle, rassemble jusqu’à huit édifices publics - soit l’ensemble de son pourtour bâti. Cette différence de concentration s’exprime en réalité par la position que ces deux vides urbains, l’un ouvert, l’autre fermé, occupent dans la trame. La" plaine " de Pontivy est placée au coeur d’un système d’axes hiérarchisés qui ne se croisent pas en son centre : la rue Impériale qui la borde permet ainsi d’articuler deux entités urbaines fortes (la ville médiévale et la ville impériale). Le développement d’un urbanisme plus pragmatique, envisagé par le sous-préfet Chabrol de Volvic, est basé sur la mise en concordance de l’ensemble des équipements publics, répartis et non concentrés dans une structure urbaine plus ouverte. A La Roche sur Yon, la place Napoléon marque le centre d’une ville programmée pour 12 à 15 000 habitants, traversée par deux voies principales, à partir desquelles s’organise l’ensemble d’une trame limitée par un boulevard concentrique de forme pentagonale ; le système est donc beaucoup plus fermé et concentré sur l’espace public central.

C’est à travers cette volonté sans cesse réaffirmée de marquer le centre comme d’y échapper, que naît la place civique, dont le pourtour oscille jusqu’au début des années 1830 entre la neutralité d’une façade à arcades et l’expressivité d’une architecture parlante.


Le plan de Washington D.C. ou comment le tracé cache la ville
par Philippe Gresset, architecte, maître-assistant (Théorie, histoire et projet), Ecole d’architecture de Paris-Malaquais
(en anglais, sur L'Enfant : http://www.cr.nps.gov/nr/travel/wash/lenfant.htm

La forme des villes continue d’intriguer parce que son rapport à la réalité - celui d’une représentation critique entre le passé révolu et le présent inachevé- n’est pas simple, et parce que les villes si différentes soient-elles demeurent toujours en mouvement, en transformation plus ou moins régulière au fil du temps. Tout le monde s’accorde cependant désormais à penser que la structure formelle de la ville ordinaire tient à un nécessaire système ternaire, à la combinaison, à l’arrangement délibéré du tracé des voies publiques en fonction du découpage parcellaire et de la distribution du bâti sur les parcelles privées c’est-à-dire de l’édification, tandis qu’un système monumental dans lequel la communauté se reconnaît repose tant sur la disposition d’édifices majeurs que sur des limites spatiales, directions et orientations symboliques diverses.

Comme l’a montré autrefois John W. Reps, le projet politique américain d’émancipation s’était jusqu’alors accommodé d’un héritage diversifié de formes urbaines hollandaise, française, espagnole et anglaise, pour fonder des villes qui connaissent ensuite une histoire particulière, faite de renoncements et de bricolages. En 1791, la capacité de pouvoir agir à grande échelle demeure encore assez faible chez les " insurgents " désireux de construire un autre monde. C’est pourtant un projet d’une ambition considérable qui est soumis dans l’urgence à l’approbation du général Georges Washington par un dessinateur, Pierre-Charles L’Enfant.

L’histoire mouvementée du plan de Washington D.C. est bien connue mais finalement le tracé ne manque pas de cacher la ville. Le système urbain établi par L’Enfant renonce à la fois au quadrillage colonial carré et aux unités intermédiaires maîtrisables comme le ward de Savannah ou les circles d’Annapolis, pour ne reconnaître que la frontière imposée par le site spécifique. Ce qui frappe, c’est la complexité, voire la confusion de ce plan néanmoins capable d’accepter de nouveaux projets d’architecture : Washington D.C. n’est pas une ville close mais une ville encore limitée par un tracé global, et par les configurations logées dans la trame des voies. La ville planifiée apparaît comme une collection de formations urbaines éclectiques (le Mal 1, la grande cascade, l’avenue commerciale, les squares.. .), développée dans un quadrillage irrégulier commandé par les édifices majeurs, administratifs, éducatifs et religieux plutôt que commerciaux, industriels et récréatifs. Finalement le processus de la construction des monuments est souvent commenté au détriment de la production de la ville ordinaire, notamment concernant les ventes des deux dernières parcelles (17 octobre 1791 et 8 octobre 1792).

Si la question de la nécessaire régularité urbaine est posée, les archaïsmes de ce projet rigide demeurent nombreux: d’une part le savoir-faire urbain contemporain (aménagement de voies, dimensionnement de " squares "(îlots), gestion de l’eau, ...) n’est pas vraiment pris en compte ; d’autre part, l’impact des techniques modernes est ignoré, comme la conception d’un sol technique artificiel ; enfin, malgré le décret du 17 octobre 1791, la tentative de régularisation urbaine - dans une nation peu touchée par l’attitude critique des Lumières mais où la liberté individuelle semble illimitée - est bientôt remise en cause. Mais peut-âtre la puissance des moyens mis en jeu ultérieurement dans l’édification fait-elle ressortir le défaut de maîtrise initial.


Du bourg de San Leucio à la ville idéale de Ferdinandopoli, sous l’oeil vigilant de Caserte
par Simona Talentt architecte, maître-assistant (Histoire et cultures architecturales)
Ecole d’architecture de Rennes, détachée à l’Université de Bologne
(sur ce thème, sur internet : http://www.sanleucionline.it/storia/ferdinandopoli.htm
seuls le belvédère et 2 lignes d'habitations, en haut du cercle, ont été construits)

En 1773 est fondée, sur l’initiative de Ferdinand IV de Bourbon, la colonie ouvrière de San Leucio, àquelques kilomètres de la Reggia de Caserte. Le projet démarre par la restauration du vieux bâtiment du Belvédère, l’ancien casino de chasse, qui aurait dû abriter les machines pour la production de la soie. Mais Ferdinand IV a l’intention de fonder une véritable colonie communautaire gérée par un statut (édité en 1791) qui en régit la vie interne. La construction du quartier ouvrier est confiée à Francesco Collecini, architecte gravitant autour du célèbre Luigi Vanvitelli, auteur de la somptueuse résidence de Caserte et de la planification de la ville administrative en blocs réguliers qui lui faisait face. Le long de deux voies conçues comme des bras partiellement ouverts, s’alignent les résidences du quartier de S. Ferdinand et de S. Charles, à droite et à gauche de l’axe dessiné par le Belvédère. Maisons peu décorées,nullement monumentales mais au caractère surtout fonctionnel: chaque maison possède une cheminée pour permettre la cuisson des vers à soie ; les pièces sont dimensionnées en fonction des machines, etc. La réalisation de ces groupes de maisons mitoyennes de deux étages devient très rapidement les prémices d’un plan de grande envergure, dessiné selon les schémas de la ville idéale, avec des voies rayonnantes croisant des voies circulaires, des îlots géométriques, une grande place centrale où devaient se trouver les bâtiments publics, c’est-à-dire le théâtre et la cathédrale. Ce schéma fermé et géométrique qui aurait dû s’appeler Ferdinandopoli - et qui n’a jamais été réalisé à cause de l’arrivée des Français à Naples en 1799 et de la fuite de Ferdinand IV en Sicile -, a eu de nombreux précédents depuis la Renaissance. Mais ceux-ci se trouvent également dans les environs proches, comme, a l’échelle architecturale, dans l’Auberge des pauvres de Naples ou, à l’échelle urbaine, dans la reconstruction des nombreuses villes de Calabre planifiées après le tremblement de terre de 1783 selon des trames régulières. Malgré l’abandon du projet de Ferdinandopoli, San Leucio a continué d’exister, de produire, et aujourd’hui, grâce à l’aide de l’Union européenne, il est en train d’être restauré.


Terre "vaine " et colonisation intérieure. 
L’avènement de l’urbanisme en Grèce moderne
par Alexandra Yerolympos, professeur d’urbanisme, Université Aristote de Thessalonique
http://www.revues.org/remmm/lectures/cl87886.html

Depuis le début de la lutte pour la libération nationale contre l’Empire Ottoman (1821-1828) et pendant les premières années d’indépendance (1828-1835), une énergie intense est déployée par le jeune Etat grec pour, d’une part développer dans un pays qui se relève de ses ruines un réseau d’établissements urbains viables et d’autre part, construire des villes nouvelles. Dans les années 1830, Athènes, Nauplie, Patras ne dépassent guère les 5 000 habitants par ville et en 1840, Athènes compte à peine 25 000 âmes, au moment où Constantinople dénombre à elle seule 120 000 Grecs dans sa population ! Comme les provinces indépendantes se limitaient dans le sud de la Grèce actuelle, les grandes villes telles que Constantinople, Smyrne, Salonique, Jannina, Andrinople - où les Grecs prospéraient pendant de longs siècles de domination ottomane - sont restés en dehors des frontières (Salonique et Jannina ne sont rattachées à la Grèce qu’en 1912).

L’effort pour coloniser le pays, réimplanter les populations autochtones et attirer des populations" hétérochtones a été mené avec grand zèle et de nombreuses villes et villages ont été créés, suivant les modèles de l’urbanisme de l’époque. A noter la forte impression exercée par les villes des îles Ioniennes (Corfou, Zante, etc.) très imprégnées de leur passé vénitien et de la présence brève mais prononcée des Français (de 1807 à 1814), suivie dc celle prolongée des Anglais (de 1814 à 1864). La création de villes, au début assurée par des plans et des règlements ad hoc, est renforcée en 1835 par une loi - restée en vigueur jusqu’en 1923 - dont l’origine et les dispositions méritent donc la présentation.

mise en ligne DL 11/2004